03.01.2010
Nice - Californie, même combat
On dit souvent que les auteurs que l'on aime le plus sont ceux qui vous tombent dessus par un heureux hasard, lorsque vos sentiments ou vos inclinations personnelles rejoignent les leurs dans une communion d'esprit parfaite. Ce sentiment est puissant : c'est grâce à lui que je me suis mis à lire, que dis-je à dévorer sans retenue, et c'est sans doute à lui que je dois la culture qui m'a porté aux portes de mes rêves.
Le premier à m'avoir fait vivre ça est bien sûr Emile Zola. Germinal lu trop tôt avait risqué de me dégoûter, et ce n'est que par vaillance et esprit du défi que je m'étais lancé dans la lecture des Rougon-Macquart. Bien m'en a pris : l'œuvre de Zola, ou tout du moins les quelques vingt-sept romans qui composent le cœur de l'œuvre, sont désormais mon fonds de commerce culturel, et il ne s'est pas passé une copie d'Histoire, de Français, ou désormais de Culture Générale, qui n'ait eu sa citation, son mouvement ou son éclairage tiré d'un roman de l'auguste Aixois. Il a peint le Monde jusqu'à l'incarner totalement, il a tissé au XIXème siècle les leçons qui ont guidé le XXème, et nul doute que ses préceptes seront toujours dans mon cœur pour dicter mes décisions et mes espoirs.
Le temps a passé et l'œuvre de Zola s'est lentement épuisée : aujourd'hui j'ai lu Travail (1902, posthume) et je n'ai plus guère que d'aimables nouvelles pour contenter ma faim. Mon appétit s'est peu à peu assagi, alors que les lectures imposées par mes études ou mon travail emplissaient les moindres recoins de mon emploi du temps : si mon expertise dans les choses de l'administration grandissait, les heures dédiées à ces moments d'évasion, de découverte, d'émotions si pures que j'en frissonne encore, n'ont fait que se réduire. A fortiori alors que je prépare les grands concours, et garde le souvenir ému des nuits blanches passées à lire vite, si vire, tous ces livres que la Providence m'avait donné l'occasion de connaître.
Je n'ai pourtant jamais renoncé à trouver un digne successeur à Zola : les candidats étaient d'ailleurs nombreux. Balzac présentait un visage agréable et qui, par certains traits, me donnait à croire que le miracle était possible. Bien que j'apprécie beaucoup ces ouvrages, le courant n'est pourtant jamais passé : je laisse à mes camarades de lutte le soin d'emplir leurs esprits de ces bonnes leçons de société, qui n'auront jamais dans mon cœur la couleur des pages naturalistes. Peut-être que cet écrivain que je méconnaissais se trouvait ailleurs : j'ai tenté Asimov et Robinson, en science fiction, et il m'a semblé retrouver des sensations depuis longtemps perdues. Mais on ne fait pas un Monde de chimères poétiques ou ésotériques, et rien ne remplace dans un roman la force de leçons prises de la réalité elle-même. Cavafis lui-même me fit miroiter mon salut dans le domaine de la poésie, mais cette illusion fut bien vaine : aussi magnifiques que sont ses textes, je n'y ai jamais trouvé le second souffle que mon esprit appelait de ses vœux.
Ma plus grande déception fut sans doute cependant Jonathan Littel. Son livre, les Bienveillantes, est sans doute le plus bel ouvrage que j'ai lu ces dernières années, un rêve halluciné, un chef d'œuvre, le plus bel écrit en langue française depuis la fin des années 1970. Un billet, sur ce même blog, perdu dans les archives de l'années 2007, en est d'ailleurs le témoin privilégié. Auteur bien-aimé, il souffre du défaut de tous les auteurs contemporains, d'une production toujours dynamique, qui ne permet pas de s'alimenter au coup par coup, mais exige de rester suspendu à leurs lèvres, à intervalles régulières ou non. Impossible de se lever sur un coup de tête et de foncer chez Mollat pour y trouver un secours quelconque, le seul Littel lisible est toujours dans ma bibliothèque.
Et puis vint aujourd'hui. Et le Monde fut changé. Un auteur tombé bien par hasard est venu me rendre visite, et Zola vit enfin, dans mon cœur, trouver fils à sa hauteur. Certains ont aimé Camus, d'autres respirent le bonheur dans Sartre ou Kafka ; quant à moi, Romain Gary est venu éclairer ma matinée. Acheté par désoeuvrement à la FNAC Montparnasse, chevalier blanc venu départager Philip Roth et Michel Houellebecq - un autre espoir déçu, mais il est inutile d'expliquer pourquoi - il est venu occuper mes nuits, mes jours, jusqu'à ce siège de TGV qui me reconduit vers Bordeaux. La Promesse de l'Aube m'a fait ressentir des échos dans mes tréfonds, vibrer de tant de références à ces mythologies personnelles et familiales, virevolter de tant de prouesse à l'écrit. Un peu comme si je m'immergeais dans un livre sans oppression, tenu par la main par un auteur qui semble s'adresser à moi et transcende des sentiments que je croyais depuis longtemps enfui.
L'Homme est un beau parti : écrivain, Consul Général de France à Los Angeles, Compagnon de la Libération et pilote de chasse, tout cela sent trop le déjà-rêvé pour être totalement innocent. Il a résisté au suicide, fait face à la vie et au Monde avant de s'incarner tout entier dans les rêves que sa mère avait mis en lui. Il a connu les plus belles femmes du Monde, les plus belles fêtes, les amis les plus intelligents, et reste d'une simplicité étonnante, accessible, sensible, au point presque qu'il semble au lecteur n'être là que par hasard dans les pensées les plus intimes d'un homme qui n'a pas démérité. Il est tout entier lui-même, s'offre aux autres, dans toute sa complexité, son âge qui laisse transparaître une jeunesse éclatante, et redonne à la vie un sens que je ne lui avais plus trouvé depuis longtemps. Il est tout entier lui-même, en moi, comme un nouvel espoir, après tant de déceptions. Il est tout entier lui-même, un appel pour continuer à se battre et avancer, quoiqu'il en coûte, parce que c'est là que l'on reconnaît les Hommes de valeur.
Voilà. Il va falloir bientôt quitter le rivage où je suis couché depuis si longtemps, en écoutant la mer. Il y aura un peu de brume, ce soir sur Big Sur, et il va faire frais et je n'ai jamais appris à allumer le feu et à me chauffer moi-même. Je vais essayer de demeurer là encore un moment, à écouter, parce que j'ai toujours l'impression que je suis sur le point de comprendre ce que l'Océan me dit. Je ferme les yeux, je souris et j'écoute... Il me reste encore de ces curiosités. Plus le rivage est désert et plus il me parait toujours plus peuplé. Les phoques se sont tus, sur les rochers, et je reste là, les yeux fermés, en souriant, et je m'imagine que l'un d'eux va s'approcher tout doucement de moi et que je vais soudain sentir contre ma joue ou le creux de mon épaule un museau affectueux... J'ai vécu.
Et dans mes yeux, la même plage déserte, à Rosarito, au Mexique, le sable blanc désert à perte de vue. Point de phoques, quelques coquillages, et le sentiment d'une communion des sentiments oubliée depuis des lustres. J'ai effleuré la compréhension des hommes avec Zola, j'ai compris la part du rêve avec Asimov, j'ai vibré dans la déchéance de Littel, il me semble aujourd'hui trouver, grâce à Gary un nouveau souffle. Et dire que des dizaines de romans m'attendent...
12:05 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : romain gary, littérature, la promesse de l'aube, france, californie
Nouvelle année !
Il est des moments incontournables qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte : le 1er de l'an en est et, après une excellente soirée de réveillon passée chez un hôte épatant en compagnie d'amis non moins fantastiques, je me joins au train roulant des messages publics pour vous souhaiter à tous une excellente nouvelle année !
12:03 Publié dans Menu du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
31.12.2009
Bon courage !
"Aut Caesar aut nihil."
César Borgia
18:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : citation, borgia
Livres du Mois (et un peu plus)
Dur dur de reprendre son blog après tant d'absence... Et pour faire mentir l'adage, je reprends mes bonnes habitues : j'ai donc joint à mes quelques nouvelles notes une nouvelle liste d'ouvrages dont je me délecte (hum hum) en ce moment, histoire de décompresser sans trop lever le pied ! Vous apprécierez donc le savant mélange de genres qui met côte à côte Pierre Manent et Philip Roth, dont seul Camus pourrait être l'arbitre...
Bonne lecture !
12:15 Publié dans Menu du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : livre, lecture
30.12.2009
Dieu seul le Sait
Lorsque le débat sur l'identité nationale s'est imposée dans l'actualité comme une donnée incontournable des élections régionales, on aurait pu croire à une bonne blague. Comme si Nicolas Sarkozy avait ressorti de son chapeau un numéro compassé mais toujours susceptible de faire vibrer les foules. L'excellent timing avec la votation populaire en Suisse sur l'interdiction des minarets a pourtant contribué à entretenir une sensation de malaise : malgré la crise, les atavismes les plus noirs semblent refaire surface, et le raidissement communautaire le signe de l'ébranlement de la démocratie.
N'ayons pas la mémoire courte, ce débat est ancien : il n'est que l'ultime rebondissement de la tension qui habite la France, sur la place de sa communauté musulmane, dont les précédentes occurrences ont été, pour les plus connues, l'interdiction du foulard islamique, l'interdiction des sacrifices rituels des moutons pour l'aïd-el-kébir et donc, ces jours-ci, l'interdiction des minarets que certains avis souhaiteraient voir traverser le Jura et envahir la France. Si les deux premières réglementations s'expliquent aisément, la troisième semble largement exagérée, et irait contre le modèle républicain dont la France se réclame.
Tout d'abord, le port du foulard islamique dans les lieux publics est interdit en France au nom de la laïcité : par ce principe, l'Etat reconnaît l'égalité absolue de tous les individus vivant sur le territoire français, et prohibe les signes religieux qui pourraient servir de base à une discrimination. En ce sens, le signe traditionnel du foulard s'oppose directement à l'effacement des appartenances communautaires et doit être rejeté, comme l'a été en 2000 l'expulsion du Palais Bourbon d'une religieuse catholique portant sa tenue cultuelle. Si ce principe est inflexible, il ne saurait pourtant dépasser les portes des lieux publics : ce qui vaut pour les écoles et les mairies ne peut s'étendre aux rues et aux espaces privés, et ne peut être invoqué au secours de l'interdiction des voiles intégraux, justifiés par des préoccupations exclusivement féministes.
Ensuite, l'interdiction du sacrifice des moutons dans l'espace privé et leur rassemblement dans des abattoirs publics a été vue comme une atteinte insupportable aux traditions musulmanes, et la tentative, pas une complexité administrative rare, de les pousser à l'extinction. N'oublions pas que le gouvernement est sensé assurer la salubrité et la sécurité sanitaire publiques de toutes les populations, sans discrimination entre les groupes et les communautés. Au même titre que le port du foulard islamique, le sacrifice des moutons répond dès lors à la nécessité de maintenir l'égalité des droits et des devoirs de tous les citoyens devant la loi. La réponse apportée par le gouvernement d'alors était donc la plus adaptée : il ne s'agissait pas ici de stigmatiser les « égorgeurs de moutons dans les baignoires », selon le mot regrettable de Philippe de Villiers, mais bien de maintenir la légalité républicaine entre tous.
Dans le cas des minarets, au contraire, il serait difficile de maintenir le même raisonnement, contrairement à ce que le gouvernement Fillon et les partis d'extrême-droite essaient de mettre en avant. Le minaret, certes signe religieux ostensible de la religion musulmane et étranger à la culture architecturale française, aurait en effet selon un effet disgracieux - « nous n'avons pas une architecture byzantine (sic) », a déclaré Frédéric Lefebvre - et stigmatisant - tout le monde n'a pas envie d'avoir un minaret à coté de chez soi, rappelle Marine Le Pen - sur la population française.
Cependant, leur construction n'en est aujourd'hui plus qu'hier nécessaire. Parce que la construction de minarets permet d'illustrer la vigueur de l'intégration des lieux de culte musulmans, et par là de la présence de la communauté musulmane dans la société nationale. Parce que la société que nous cherchons à construire est multiculturelle, et que cette réalité doit se traduire dans l'espace, imprégner les villes et les quartiers par des signes représentatifs, qui ne sont après tout que d'autres. Enfin, parce que toutes les autres communautés religieuses possèdent leurs lieux de culte, et que la Grande Mosquée de Paris elle-même montre qu'il s'agirait d'un retour en arrière communautariste et réducteur que d'interdire les minarets en France.
Alors certes il serait malvenu de construire un minaret dans un ensemble architectural cohérent, mais pas plus qu'il serait stupide de construire un immeuble de verre et d'acier dans le cœur de Carcassonne ou de Bordeaux, ou d'élever une Tour de 300m de haut dans la cour du Louvre. C'est pour cela, notamment, que les codes d'urbanisme et autres plans locaux d'urbanisme ont été créés. Mais il existe tant d'endroit sans unité, ouverts à la modernité et qui illustrent la société d'aujourd'hui plus que la société de demain, et qui pourraient à ce titre accueillir des minarets, que leur construction ne saurait être purement et simplement interdite.
Au même titre qu'une nouvelle Eglise, et sans doute moins polémique qu'une éolienne pour les problèmes qu'il cause, le minaret fait aujourd'hui partie de nos sociétés. Suis-je prêt à en accueillir un en face de chez moi ? Je les attends !
12:00 Publié dans Politique Débat | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : religion, minaret, suisse, france
29.12.2009
Never say never again
"They, who seek to establish systems of government based on the regimentation of all human beings by a handful of individual ruler... call this a new order. It is not new, and it is not order."
Franklin Delano Rooservelt
12:00 Publié dans USA on the ground | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roosevelt, politique, autoritarisme






